Cryptographie post-quantique : la migration a déjà commencé

Épisode 8 : La cryptographie post-quantique entre dans une phase concrète : les standards sont disponibles et les premières migrations sont déjà engagées aux États-Unis comme en Europe. Pour les entreprises, la priorité est désormais d’identifier les systèmes exposés, de préparer leur transition et de développer leur crypto-agilité.

Bouclier numérique protégeant des infrastructures européennes dans un environnement quantique futuriste.

Épisode 8

Dans l’épisode précédent, nous avons vu comment le marché quantique commence à se structurer autour du QPU, de sa production jusqu’aux applications.

Pour la cybersécurité, le calendrier est différent : les entreprises doivent préparer la transition avant que des ordinateurs quantiques suffisamment puissants n’existent.

Une partie de nos échanges sécurisés, signatures et certificats numériques repose aujourd’hui sur RSA ou la cryptographie sur courbes elliptiques (ECC), deux technologies de cryptographie à clé publique.

Un ordinateur quantique suffisamment puissant et tolérant aux fautes pourrait à terme remettre en cause leur sécurité.

Certaines informations chiffrées aujourd’hui devront pourtant rester protégées pendant 10, 20 ans ou davantage.

Un attaquant peut donc les intercepter et les conserver, en attendant qu’une technologie future permette de les déchiffrer : c’est le principe du « collecter aujourd’hui, déchiffrer demain » (harvest now, decrypt later).

Une réponse existe déjà : la cryptographie post-quantique (PQC), conçue pour résister aux attaques des futurs ordinateurs quantiques.

Et sa mise en œuvre a commencé.

1. Des standards désormais prêts à être déployés

En août 2024, l’Institut national des normes et de la technologie (NIST), organisme fédéral américain chargé notamment des standards technologiques et cryptographiques, a publié ses 3 premiers standards de cryptographie post-quantique. Il recommande désormais aux organisations de commencer leur transition. [1]

Ces trois standards couvrent deux fonctions essentielles : l’établissement de clés sécurisées et la signature numérique.

  • ML-KEM : permet à deux systèmes d’établir une clé secrète commune pour sécuriser leurs échanges ;

  • ML-DSA : permet de créer des signatures numériques, par exemple pour vérifier l’authenticité d’un document ou d’un logiciel ;

  • SLH-DSA : propose une autre méthode de signature numérique, reposant sur une technologie différente de ML-DSA.

En Europe, la feuille de route adoptée en juin 2025 recommande aux États membres d’engager leur transition d’ici fin 2026, et de protéger les usages à haut risque au plus tard fin 2030. [2]

Les retours publiés par la Commission européenne le 2 septembre 2026 mettent notamment l’accent sur la priorisation selon le risque, les solutions hybrides et la crypto-agilité.

La question n’est donc plus seulement de choisir de nouveaux algorithmes. Il faut désormais organiser leur déploiement.

2. L’armée américaine teste la PQC en conditions opérationnelles

L’US Army a testé QuProtect R3, une plateforme développée par le spécialiste américain de la cybersécurité post-quantique QuSecure, sur des réseaux tactiques lors d’un exercice opérationnel le 2 septembre dernier. [3]

La technologie a atteint le niveau de maturité technologique 7 (TRL 7) : cela signifie qu’elle a été démontrée dans un environnement opérationnel, proche de ses conditions réelles d’utilisation.

La plateforme a notamment permis :

  • de sécuriser des communications contre de futures attaques quantiques ;

  • d’identifier et d’inventorier les mécanismes cryptographiques utilisés ;

  • de mettre en œuvre de la crypto-agilité, c’est-à-dire la capacité à faire évoluer les algorithmes cryptographiques sans reconstruire tout le système.

L’intérêt de cette démonstration n’est pas qu’une menace quantique existe déjà sur le terrain.

Elle montre surtout que les outils nécessaires pour préparer la migration commencent à être utilisés dans des environnements opérationnels.

3. Premier chantier : savoir quels systèmes devront évoluer

Pour une entreprise, le premier travail consiste à repérer les systèmes qui dépendent encore de mécanismes cryptographiques vulnérables à un futur ordinateur quantique.

Certificats, VPN, applications, infrastructures à clés publiques (PKI), équipements réseau ou systèmes embarqués peuvent tous être concernés.

Le NIST recommande ainsi de commencer par recenser les usages cryptographiques, puis de préparer leur évolution vers des solutions résistantes au quantique.

La transition peut se résumer ainsi :

inventorier → prioriser → tester → migrer → rester crypto-agile

La crypto-agilité consiste à pouvoir changer d’algorithme ou de mécanisme cryptographique sans devoir reconstruire toute l’architecture informatique.

Cette capacité d’adaptation sera importante dans une période où standards, logiciels et équipements continueront eux-mêmes d’évoluer.

Et en Europe ?

Les annonces publiées ces derniers jours montrent que la transition s’accélère également en Europe.

Elles ne constituent pas un panorama exhaustif, mais donnent un aperçu des chantiers déjà engagés dans plusieurs secteurs. Les initiatives de Pasqal, G+D, SEALSQ et Arqit apparaissent parmi les actualités récentes consacrées à la cryptographie post-quantique.

  • En France, le spécialiste du calcul quantique à atomes neutres Pasqal a signé un accord avec l’organisme public saoudien de recherche scientifique et technologique (KACST), via son Centre national des technologies quantiques. La cryptographie post-quantique constitue le premier axe du programme de recherche. [4]

  • En Allemagne, le groupe spécialisé dans la sécurité numérique Giesecke+Devrient (G+D) participe au projet européen uPQComing, consacré notamment à la migration post-quantique des cartes à puce, des systèmes d’identité électronique et des infrastructures numériques publiques.

  • En Suisse, le spécialiste des semi-conducteurs et de la cybersécurité SEALSQ développe QVault TPM, un composant de sécurité conçu pour prendre en charge ML-KEM et ML-DSA, notamment pour les équipements informatiques et les systèmes embarqués. [5]

  • Au Royaume-Uni, le spécialiste du chiffrement résistant au quantique Arqit a démontré une protection post-quantique sur des communications satellitaires avec l’opérateur satellitaire qatari Es’hailSat et l’intégrateur de communications sécurisées AIEE. La solution a été intégrée à une infrastructure opérationnelle sans interruption du service. [6]

En Europe, la transition post-quantique commence donc déjà à se concrétiser dans des secteurs très différents, de l’identité numérique aux communications satellitaires.

Il n’existe pas encore d’ordinateur quantique capable de casser à grande échelle les mécanismes de cryptographie à clé publique utilisés aujourd’hui. Mais les standards post-quantiques sont disponibles et les premières migrations ont commencé.

Pour les entreprises, l’enjeu est désormais de repérer les données et les systèmes qui doivent rester protégés sur le long terme, puis de préparer progressivement leur transition.

Et ensuite ?

Déployer la cryptographie post-quantique ne consiste pas simplement à remplacer un algorithme par un autre. Il faut organiser la migration selon la criticité des données et des systèmes, tester les nouvelles solutions et conserver la capacité de les faire évoluer.

Dans le prochain épisode, nous verrons comment passer de l’inventaire cryptographique à une stratégie de migration concrète, et quel rôle peut jouer la crypto-agilité dans cette transition.

Sources

[1] — NIST, « NIST Releases First 3 Finalized Post-Quantum Encryption Standards », 13 août 2024.
Source officielle — NIST

[2] — Commission européenne, feuille de route coordonnée pour la transition vers la cryptographie post-quantique, 23 juin 2025 ; résultats de consultation publiés le 2 septembre 2026.
Source officielle — Commission européenne

[3] — QuSecure, démonstration de QuProtect R3 avec l’US Army lors de Project Convergence Capstone 6, 2 septembre 2026.
Source officielle — QuSecure

[4] — Pasqal / KACST, partenariat de recherche sur les technologies résistantes au quantique, 31 août 2026.
Source officielle — Pasqal

[5] — SEALSQ / wolfSSL, intégration post-quantique dans QVault TPM, 3 septembre 2026.
Source officielle — SEALSQ

[6] — Arqit / Es’hailSat / AIEE, démonstration de protection post-quantique sur des communications satellitaires, 1er septembre 2026.
Source officielle — Arqit

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